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La famille Avery
Par: Michel D'Amours


Remerciements


Mon travail fut rendu possible grâce à la contribution de la famille Avery. Je remercie tout particulièrement Glen McNay, Elaine McNay-Shier, Graham et Norm Avery de s'être prêtés à des entrevues et pour m'avoir permis d'utiliser leurs photos anciennes.

Je suis aussi très redevable envers Violet Reeves-Crocker de m'avoir laissé utiliser son manuscrit intitulé: Those Wonderful Years at the Avery Farm in Tudhope Ontario, 1921-1945, 1993, manuscrit non publié.

Je suis également reconnaisssant envers Sheila Ann Priebe-Jacques, auteure de Smooth Rock Falls 1916-2004, pour son soutien pratique.

Je désire exprimer ma gratitude envers la compagnie Spruce Falls de Kapuskasing pour sa collaboration à mon travail. Je souhaite nommément remercier Wendy Guillemette, agente au programme des avantages et des pensions, pour avoir mis la main sur un document d'archives pertinent à ma recherche.

Deux historiens de renom ont inspiré ce travail. Ce sont David Gagan, auteur de Hopeful Travellers. Families, Land, and Social Change in Mid-Victorian Peel County, Canada West et Michael B. Katz auteur de The People of Hamilton, Canada West. Family and Class in a Mid-Nineteenth-Century City.


Les premières années : une famille nomadique

Nehemiah Avery avait huit ans lorsque ses parents Jefferson et Jane Brentnell, de même que cinq autres enfants (sept autres frères et sœurs vinrent s'ajouter au ménage par la suite), déménagèrent leurs maigres possessions du canton Brock, dans le comté de Haliburton, à leur nouvelle propriété familiale dans la région de Muskoka. La famille Avery s'est rendue au Lac des Baies, vraisemblablement en empruntant le chemin Bobcaygeon en 1871 (1).

Jefferson Avery, le fils d'une famille irlandaise des Loyalistes de l'Empire-Uni de la Pennsylvanie, acheta une importante étendue de terrain adjacent au lac Menominee . Cependant, Jefferson était « un nomade qui quitta la région pour l'Orégon quelque temps par la suite, avec sa femme Jane, leurs filles Caroline et Theresa et leur fils John » (2), ayant vendu la ferme à son fils baptiste Nehemiah qui avait épousé une fille de la région, une demoiselle allemande du nom de Nellie May Groff en 1889 . Dès 1901, le ménage comptait sept enfants , ainsi que la belle-mère Margaret Terryberry et un charpentier anglican irlandais de 70 ans, Francis Godkins, qui prenait pension chez eux (3).

Dans cette époque de colonisation, le jeune Nehemiah Avery vivotait de l'agriculture, la pêche, la chasse et le trappage. Il apprit - de sa propre initiative - à lire, à écrire et à maîtriser les métiers de charpentier et de mécanicien d'entretien. Ces deux métiers semblaient les plus prometteurs car ils ont dicté un déménagement surprenant au village forestier de Spragge sur la côte nord du lac Huron où Nehemiah Avery a travaillé dans une scierie comme charpentier. Son salaire total pour l'année 1901 se chiffrait à 600,00 $ pour une période de 52 semaines à raison de 60 heures par semaine. Son fils George travaillait à la même scierie comme manœuvre et gagnait 250,00 $ pour trente semaines de travail. Roy y travailla également pendant trente semaines et gagna 175,00 $ cette année là (4).

Nehemiah Avery apporta avec lui une tradition de famille : des expéditions où il agissait comme guide (5). Le Dr J. Wycliffe Marshall d'Owen Sound est un chasseur qui, lors d'une expédition sur la côte nord du lac Supérieur en 1907 , a immortalisé la chasse au gros gibier avec Nehemiah Avery par ses photographies et ses écrits. Ce qui attira le regard de Marshall alors qu'il entra dans la résidence Avery révélait ce mode de vie. Sa maison, écrivait Marshall, était « en bon ordre et sur les murs pendaient des fusils à profusion ainsi que des ornements en corne de cerf de toutes sortes (6) ».


La vie dans les régions inexploitées du Nord de l'Ontario : les années Tudhope

Tel le chemin de fer du Canadien Pacifique, qui a rendu accessibles les ressources de la côte nord du Lac Supérieur, la construction des voies ferrées du Temiskaming and Northern Ontario Railway (1902) et du Chemin de fer National Transcontinental (1906) ont permis cette fois le développement du potentiel de la partie Nord-Est du Nouvel Ontario. Par conséquent, l'industrie minière a pris de l'essor à Cobalt, Kirkland Lake et Porcupine. Ces camps miniers ont révélé de riches gisements d'argent et d'or, tandis que la région de New Liskeard/Earlton s'est avérée une bonne source de terres fertiles. Des installations de l'industrie de la pâte du bois à Kapuskasing (1920) et à Smooth Rock Falls (1916) ainsi que les « villages forestiers » de Tudhope et Jacksonboro ont attiré bûcherons et fermiers.

En relation à ce dernier cas, les associés Willis K. Jackson (Buffalo), William A. Rushworth (Toronto) et Ernest S. Wigle (Windsor) ont financé la construction d'une scierie en 1912. Nehemiah Avery a saisi l'occasion et est déménagé à Jacksonboro (1913) pour y travailler comme mécanicien d'entretien. Après la vente de la scierie par la compagnie New Ontario Colonization à la compagnie Abitibi Fibre en 1927, et la fermeture subséquente (7), Nehemiah Avery est allé travailler pour la compagnie Austin and Nicholson Lumber à Dalton Mills, près de Chapleau .

La maison de campagne

Composition de la famille

Nehemiah Avery exerçait le métier de mécanicien d'entretien mais son ménage reflétait l'agriculture. Quelque temps après leur arrivée, Nehemiah Avery et son épouse Nellie May achetaient 150 acres de terrain le long de la rivière Muskego à Tudhope . (La résidence était accessible par voie fluviale seulement. Le premier pont fut emporté à la fonte des glaces . Une passerelle fut donc construite par les Avery eux-mêmes; vint ensuite l'époque du bac). Avec l'aide d'une famille pour l'aider à bâtir une ferme autosuffisante, cette terre devint bientôt leur demeure. « La maison était éclairée à l'électricité - même la grange. Quelque temps avant les années '20, les Avery investirent en une génératrice à essence ( communément appelé un Delco) d'une capacité de 32 volts…lorsque le Delco commence à prendre de l'âge, ils investirent en un moteur monté sur une haute tour. L'habitation possèdait aussi l'eau courante. Il y avait une salle à musique avec son plancher en bois franc, le piano et le phonographe. La radio était dans la salle de séjour. Roy occupait une chambre à coucher au rez-de-chaussée, le reste de la famille couchait dans l'une des quatre chambres à l'étage ».

Les trois fils - George, Roy et Wallace - commencèrent par assurer l'avenir de la ferme en défrichant le terrain puis en assumant les tâches habituelles. Parmi les trois fils, George demeura le moins longtemps à la maison. Il épousa la fille d'un voisin (Rita Cooey) en janvier 1919.

Comme emploi, à l'automne de 1920, le jeune George Avery se rend travailler à Kapuskasing comme charpentier pour la compagnie Morrow & Beatty, responsable de la construction d'une usine de pâte blanchie au sulfite. Il quitte cet emploi après quatorze mois, afin « d'obtenir une maison de compagnie et un travail permanent ». Il travaille deux années en qualité de mécanicien non specialisé pour la compagnie Mattagami Pulp & Paper de Smooth Rock Falls. Pour des raisons que l'on ne connaîtra jamais, Avery ira oeuvrer comme mécanicien d'entretien au moulin de Jacksonboro. Malheureusement pour lui, le moulin ferme ses portes en 1927. En décembre 1928, il entre au service de la Spruce Falls de Kapuskasing qui vient, en juin de la même année de compléter la construction d'une usine de papier journal d'une capacité de 550 tonnes par jour. De décembre 1928 à juin 1941, Avery occupera des emplois de manœuvre. Enfin, le destin lui sourit. Il est promu huileur-graisseur d'abord à l'usine d'écorçage puis au département de pâte mécanique jusqu'à sa retraite en 1956 (8).

Sauf pendant la guerre 1914-1918, alors qu'il faisait partie du 48e régiment Highland , Roy demeura sur la ferme jusqu'à ce que ses parents quittent pour Weston à l'automne 1945. Nous savons également qu'il a travaillé à la drave sur la rivière dans les années 1910 alors qu'il conduisait un bateau à vapeur nommé « The Swan ». Il faisait du trappage et travaillait comme bûcheron en hiver. Wallace, également célibataire, demeura à la maison lui aussi et travaillait comme garde forestier l'été - dans les années 1910, 1920 et 1930 - ne quittant seulement lorsque l'exigeait son emploi auprès du Département des Terres et forêts (aujourd'hui le ministère des Richesses naturelles). Wallace a servi dans les forces aériennes pendant la Deuxième guerre mondiale, étant affecté à Goose Bay au Labrador.

Les filles ont bénéficié également de l'économie familiale. Mary Amanda, célibataire, renommée comme « boulanger », demeura avec ses parents. Isla resta à la maison jusqu'à son mariage à un garçon de la place (John McNay) en 1933. Le couple demeura près tout de même, l'autre côté de la rivière, où Isla entretint des liens familiaux solides. Les deux aînés, Glen (1934) et Gail (1935) sont d'ailleurs nés à la maison. Glen y vécu pendant les deux premières années de sa vie. Sa mère Isla donnera naissance à une nombreuse progéniture, treize enfants au total . En 1916, les sœurs Hattie et Olive Avery « quittèrent pour Toronto où elles occupaient une position » (9). Margaret épousa Arthur Barnett et déménagea à Brantford. Gertrude, de son côté, épousa Stanley Peacock en 1926 et déménagea à Détroit.

La famille élargie

Quatre jeunes hommes ont pris pension chez les Avery au fil des ans. À Spragge, un collègue de travail de la scierie, nommé Jesse Reeves, demeura avec la famille pendant une période de temps indéterminée. Éventuellement, cet homme déménagea à Sault Ste. Marie où il s'est marié et est devenu père de trois filles : Myrtle Alice (décédée en bas âge), Pearl et Violet. En se mariant, Reeves hérita également de trois beaux-fils. À Tudhope, un autre employé de la scierie, nommé Bill Arnold, payait sa chambre et pension en donnant des leçons de piano à Isla. Les frères Bob et John McNay pensionneront aussi chez les Avery.

On peut décrire le ménage de Nehemiah et Nellie May Avery, à juste titre, de « nidgîte », un lieu de providence pour amis et parents dans le besoin qui cherchent la sécurité. Lorsque Agnes Reeves est décédée subitement en 1921, son époux Jesse a confié la garde des trois garçons à une ménagère puis a conduit ses filles chez ses « anciens amis », les Avery. Cette mesure qui devait être temporaire s'est avérée permanente lorsque Reeves perdit une jambe à la scierie de Jacksonboro et n'était plus en mesure de subvenir aux besoins des filles. Violet demeura à la maison jusqu'à son mariage. Elle épousa Oliver Lahtinen, le fils d'un ancien voisin, le 1er août 1942, à la maison des Avery .

Lorsque Hattie est décédée à cause de la tuberculose au début des années '30, son époux Alex, atteint de cette même maladie contagieuse, trouva refuge à la ferme. Deux ans plus tard, Alex subit le même sort que son épouse. Les garçons demeurèrent aux soins de leurs grands-parents jusqu'au moment de s'enrôler dans l'Armée. À la naissance de Jean en 1926, « grand-mère a gardé Hope [l'autre petite-fille] pendant un bon bout de temps » (10). Une nièce, Mary (Mamy) Marshall (1894-1929) monte aussi dans le nord chez les Avery à l'été 1928 pour des raisons de santé. Elle meurt à Toronto le 12 avril 1929. Enfin, Helen et Phyllis Avery, les filles de George, emménagèrent à la ferme après la dissolution du mariage de leurs parents.

La propriété familiale

La famille élargie s'adonnait bien sur cette propriété de subsistance où, à toutes fins pratiques, les membres de la famille prenaient la place de la main-d'œuvre salariée et mécanisée. Cette grande famille de colons avait davantage d'importance vu que « grand-papa Avery favorisait le travail manuel car il n'aimait pas vraiment les méthodes mécanisées [ quoiqu'il utilisait le tracteur pour traîner la charrue et la herse à disques] ». La coupe du foin et du grain se faisait à la faux. Un voisin apportait une batteuse pour le grain, un rôle que George Boyle a joué un certain temps. « Puis, lorsque le foin avait séché un peu, [nous] les enfants allions au champ avec les grands râteaux en bois de fabrication artisanale afin de le râteler en tas pour l'empiler ».

Le lait produit comme résultat de la récolte de foin alimentait la famille et quelques porcs. Puis, grâce à une écrémeuse et une baratte, le lait était transformé en crème et en beurre, sur place. D'ailleurs, la production de lait frais jouait un rôle important sur la ferme à cause du puits artésien. Le beurre et les œufs de surplus étaient les seuls produits agricoles vendus par Roy qui faisait le parcours de six milles aller-retour à Smooth Rock Falls.

Mis à part le jardinage (Le père -- Nehemiah -- disposa un parterre de fleurs; mais, c'est la mère -- Nellie May -- qui planta et accomplit le gros de l'entretien) et la cueillette des petits fruits sauvages, des tâches qui incombaient définitivement aux filles, l'exploitation du 'garde-manger de mère nature' - une expression de Violet Crocker - demeurait toujours présent à l'esprit de tous. Violet Crocker écrit : « La saison de la pêche contribuait beaucoup à mettre de la nourriture sur la table. Ma sœur Pearl dit qu'elle se souvient de grand-maman Avery qui lui disait un après-midi, -- 'Viens avec moi, Pearl, tu peux ramer la chaloupe pour moi et nous verrons si nous pouvons attraper du poisson pour souper' - et nous avons mangé du poisson ce soir-là. Je peux me rappeler d'avoir mangé du poisson trois fois dans la même journée à l'occasion et je ne me suis jamais lassé d'en manger. Pendant les années '30, lors de la Grande Crise, lorsque l'argent se faisait rare, une bonne partie de notre nourriture provenait du 'garde-manger de mère nature' : les poissons de la rivière, les lièvres et les perdrix de la forêt. Je me souviens aussi que les hommes, Gertrude et plus tard Isla, allaient chasser le lièvre et la perdrix ». Lorsque le petit-fils Glen McNay fêta ses sept ans, on lui remit un fusil et une balle, en s'attendant qu'il rapporte quelque petit gibier.

Plaisirs de la vie

Le ménage Avery s'est avéré un oasis de stabilité parmi les moments turbulents de la vie - la fermeture de la scierie de Jacksonboro et les années de la Grande Crise - et le décès d'êtres chers. Sans doute, on peut attribuer une telle permanence à Tudhope à l'ingéniosité et à la débrouillardise des deux parents ainsi qu'à la vie familiale florissante créée autour d'eux.

Comme le note Violet Crocker, le phénomène de la vie chez les Avery radiait même dans le voisinage rural immédiat : « Quand les choses allaient bon train dans la petite ville de Jacksonboro, bon nombre de gens de la ville venaient visiter la ferme. Dès les années 1910, des amis visitaient à partir de Smooth Rock Falls. Le moyen de transport préféré était le train quoique certaines personnes, telles les sœurs Valiquette, Edna et Ethel, firent le trajet en patin sur les rivières Mattagami et Muskego à l'occasion - deux rivières qui façonnèrent, à leurs manières, la vie autour d'elles. Les filles étaient plutôt épuisées lorsqu'elles arrivèrent car la distance était plus grande qu'on s'en rendait compte, en général, mais après avoir dégusté de la nourriture et du thé chaud pendant leur visite, elles étaient prêtes à retourner chez elles par la même voie ».

Pendant plus de 54 ans, Nehemiah et Nellie May Avery comptaient au moins deux enfants à la maison et, pendant 21 ans, au moins un de leurs petits-enfants demeurait avec eux. Quoique les temps pouvaient s'avérer difficiles parfois, la vie à la ferme Avery offrait quand même plusieurs agréments. Violet Crocker témoigne de cet état de choses lorsqu'elle décrit une soirée-type à la ferme : « Isla nous lisait un conte en soirée [nous = les enfants]. Elle était une excellente lectrice et possédait une bonne voix et même les adultes aimaient l'écouter pendant les divertissements de la soirée. Le cribbage était un autre divertissement - Roy et grand-père manquaient rarement leurs trois parties en soirée. Puis, au fur et à mesure, les plus jeunes commençaient à apprendre le jeu et jouissaient de la compétition également. À d'autres occasions, Alex Cavanaugh, un homme qui a vécu à la ferme pendant deux années, jouait du violon et Isla jouait du piano. Je me rappelle d'un très beau morceau de musique qu'ils jouaient ensemble qui s'appelait Danny Boy ».

La famille possédait également un appareil radio à piles. Les seules émissions qu'on nous permettait d'écouter étaient le match de hockey du samedi soir commenté par Foster Hewitt - on fermait la radio entre les périodes - les nouvelles et un feuilleton l'après-midi. Les voisins nous rendaient visite et « croyaient la radio une chose surnaturelle (11) ».

On fêtait Noël en grande chez les Avery. Violet se souvient « un Noël en particulier alors que trente-deux personnes ont passé la nuit à la ferme - de nombreux Avery, les six enfants additionnels, les McLearn (les enfants d'Olive) et les Rudderhonse (des villageois de Jacksonboro) - c'était comme un hôtel. [Et en plus de ça] George - le fils aîné - était surnommé Père Noël et nous pouvons nous rappeler devoir attendre l'arrivée de Père Noël par le train qui arrivait de Kapuskasing [où il travaillait]. De la fenêtre dans le passage du deuxième étage, nous pouvions voir le train arriver à la gare et nous tous [les enfants] guettions avec impatience pour voir si le train s'arrêtait, car cela signifiait que Père Noël était en route. Parfois, il était onze heures avant que George arrive à la ferme (qui était à un mille de distance de la gare) mais nous attendions tous, patiemment ou impatiemment ».

Au temps de Noël, 'l'ours familial' est aussi sorti de son hibernement (l'hiver venu, on lui faisait une place dans la grange) et amené à la maison, tradition qui durera quatre ans. C'est quelque temps durant la Crise qu'un membre de la famille Avery découvre un ourson laissé à lui-même et l'amène à la maison où il élit domicile. Le pauvre animal sera tragiquement battu à mort par des pêcheurs nerveux. Ceux-ci le croyant sauvage, le tue à coup de rames quand il essaye, fidèle à son habitude, d'embarquer à bord du canot.

« La vie à la campagne était remplie de faits divers. J'aimerais en citer deux exemples. Un premier remonte au temps où Pearl allait à l'école publique ».

« Un dimanche d'hiver, Pearl Reeves et Phyllis Avery marchent en direction de la ferme depuis Jacksonboro pour y passer la journée. Pearl habitait chez George et Rita Avery comme pensionnaire. Après le repas du soir Pearl et Phyllis retournent à pieds à la maison, tout en parlant et marchant en traversant le pont, quand tout à coup, Pearl subitement disparaît après être tombée dans le vide à cause d'un madrier manquant. Phyllis commence à regarder tout autour en l'appelant. Comme il fait noir elle ne peut rien voir. C'est une Pearl abasourdie qui se retrouve sous le pont dans un amoncellement de neige sans aucun mal. Les deux copines continuent leur route tout en riant de ce qui venait de se produire ».

« [Une autre fois], lorsqu'ils étaient encore jeunes, les frères Bob et Jack [Cavanaugh] reçoivent de l'argent de leur tante Kate pour l'achat de deux bicyclettes. Bob aime se promener partout avec sa bicyclette. Toutefois, sa grand-mère lui avait interdit de conduire la bicyclette sur la passerelle munie d'un garde-fou sur un côté seulement. Un jour qu'elle l'envoye faire des courses de l'autre côté de la rivière, Bob décide de passer outre à l'interdiction de grand-mère et il utilise sa bicyclette sur la passerelle. C'est rendu à mi-chemin que la chose tourne mal et qu'il se retrouve au fond de la rivière, très chanceux de ne pas être resté coincé sous sa bicyclette et de s'en sortir sain et sauf ».

« [Aussi, une autre fois], Bob et Jack Cavanaugh ainsi que Wes Mclearn grimpent dans un arbre, dépouillent un nid de son oisillon et l'apprivoisent. La corneille est surnommée 'Jake'».

La mobilité dans la colonie

« Malheureusement, la communauté [de Tudhope] manquait d'esprit social - ou peut-être manquait-elle seulement un bon chef pour organiser des activités car il y avait très peu de contacts sociaux planifiés dans la région. Les ravages de la Grande Crise qui était suivie de près de la Deuxième Guerre mondiale ont fait en sorte que les jeunes gens étaient partis trouver des pâturages plus verdoyants ailleurs ».

Aucun voisin n'était si bien connu que les Avery. Les voisins étaient de pauvres propriétaires fonciers, d'autres locataires, et certains d'entre eux vivaient dans la misère dans des cabanes. Parmi les 17 chefs de ménage dont Violet Crocker avait enregistré les noms, deux seulement n'avaient pas d'enfants (Barney Carmody et Andy Piggot) (12). Quelques-uns tels George et Gertrude Boyle (une famille de huit) et Bill Cooey (une famille de six) ont étiré leur séjour. En relation à ces deux dernières familles, Violet Crocker termine son récit néanmoins en déplorant la situation : « dans chacune de ces deux [dernières] maisons de ferme, on a abandonné une belle vieille orgue qui pourrissait avec le bâtiment ».

La fermeture de la scierie de Jacksonboro en 1927 et la Crise de 1929 avaient créé un niveau fort élevé d'instabilité et de caractère transitoire dans la région, ce qui mettait tout le monde à l'épreuve et qui affectait la vie sociale à Tudhope. Une famille surmonta ces difficultés économiques grâce aux liens de parenté. Seul le temps a eu raison du meilleur patriarche - Nehemiah déménagea à Weston en 1945, à l'âge plutôt mûr de 82 ans.

Les décès sur la frontière

Tel que nous l'avons décrit auparavant, il y avait des maladies propres à la vie en milieu isolé : le choléra, la diphtérie, la tuberculose et la fière typhoïde comme exemples. Quoique Violet Crocker n'en parle pas, sauf allusion faite à deux cas mémorables, les registres des paroisses St-Agnès de Fauquier, Nativité de Moonbeam et Ste-Gertrude de Smooth Rock Falls notent un grand nombre de mortalités infantiles, une situation qui, comme nous le savons tous, est reliée à un milieu pionnier insalubre. En 1929, rapporte Crocker, Hattie Cavanaugh, née Avery, est décédée de la tuberculose. Après sa mort, son époux Alex, atteint de tuberculose également, a déménagé chez les Avery mais a succombé à cette même maladie deux ans plus tard. « Il habitera dans une cabane jusqu'à sa mort. Celle-ci sera fumigée, pour ensuite servir de bureau de poste entre 1930 et 1943 ».

Les décès liés aux grossesses étaient communs également dans les régions éloignées où il n'y avait pas de médecins. Un cas digne de mention fut celui de Pearl Glover, née Avery, qui est décédée à l'âge de 20 ans à la maison familiale, le 22 mai 1916, après avoir donné naissance à son premier enfant (13).

Le décès causé par l'appendicite est un exemple classique de mortalité apte à se produire en tout milieu isolé, où l'aide médicale est rare. Violet Crocker en parle comme suit : « Il me semble étrange qu'il y avait, à l'époque, un si grand nombre de cas d'appendicite. » Elle continue en relatant quelques cas : « Ma sœur Pearl a subi une sérieuse intervention chirurgicale pour l'appendicite. [Puis] Carl McLearn [un beau-fils des Avery] a failli perdre sa vie à cause de l'appendicite. Taffy Bastock, un Gallois qui travaillait à la scierie [en est décédé]. » Néanmoins, le cas le plus triste est celui de Jennie Lahtinen qui est décédée à Tudhope le 4 août 1934. « Quand Jennie allait à l'école, elle était une excellente artiste et plusieurs de ses croquis et peintures ornaient les murs de l'école. À l'âge de 17 ans, Jennie a été atteinte d'une appendicite et, comme la famille ne s'est pas rendu compte de la gravité de la situation, elle n'a pas eu les soins d'un médecin assez rapidement et elle est morte. La famille était tellement bouleversée qu'elle est déménagée [écrit Crocker] ». La franche vérité, c'est que « ces gens-là ne croyaient pas au docteur », me raconta un autre membre de la famille Avery.

La mort déchirait les familles en peu de temps dans les milieux frontaliers et, souvent, les membres qui survivaient disparaissaient peu de temps après. Le cas de la famille St-Pierre est un exemple des plus éloquents. Dans ses mémoires, Violet Crocker note : « De l'autre côté de la rivière demeurait une famille nommée St-Pierre. Il y avait M. et Mme St-Pierre, les fils François et Paul et leur sœur Sophie. Quand M. et Mme St-Pierre ainsi que Sophie sont décédés, à différents temps, François vint à la ferme et demanda à grand-père Avery de leur fabriquer un cercueil, ce qu'il fit - du très beau travail - comprenant toutes les garnitures extérieures et un beau revêtement intérieur. Je me souviens que le cercueil reposait dans le salon, chaque fois, jusqu'à ce que François vienne le chercher. Paul quitta la région pour Québec et François est déménagé dans une petite maison au bord de la grand-route, près du bout du chemin de Jacksonboro ».

Durant les années de dépression (1929-1939), les villes et les régions verront une foule d'hommes errer de place en place à la recherche d'un travail qui n'existe pas. Pour certains, cette vie de désespoir tourne au tragique comme le raconte notre interlocutrice préférée. « Quelques temps au début des années trente, à l'hiver, après une forte chute de neige, John McNay et Wally Avery marchaient sur la voie ferrée; la charrue venait tout juste de passer. Comme ils marchaient et causaient, ils entendirent des gémissements venant d'un côté de la voie ferrée. Ils descendent et découvrent un homme enseveli sous la neige. Il avait été frappé par une aile de la charrue et projeté dans cette fâcheuse position. Le train de voyageurs allant en direction de Cochrane était attendu d'une minute à l'autre; lorsqu'il fut en vue, l'un d'eux signala au train de s'immobiliser; ils montent le blessé à bord et les deux continuent leur route à pieds jusqu'à Jacksonboro.

Une semaine plus tard, ils décident de se rendre à l'hôpital de Cochrane afin de s'enquérir de l'état de santé de l'accidenté. Arrivés à l'hôpital, ils s'attendent d'y rencontrer une personne reconnaissante d'avoir la vie sauve. Quelle ne fut pas leur surprise en entrant dans la chambre, d'être accueilli par un homme outragé qu'on lui ait sauvé la vie - il voulait mourir là ».

En réponse au nombre grandissant d'hommes errant de place en place, le gouvernement fédéral établit les Camps de secours pour chômeurs qui allaient opérer entre octobre 1932 et juin 1936. Ces camps logent « les hommes canadiens célibataires, chômeurs et sans abri » (14). L'un de ces camps est situé à Tudhope. Voici ce que Violet Crocker a écrit au sujet de l'un de ses pensionnaires : « Toujours dans la région de Tudhope, le gouvernement fédéral mis de l'avant un projet de construction d'un aréoport dont le but premier était la création d'emplois. On accordait à chaque bénéficiaire une allocation vestimentaire, des repas et un couché gratuit ainsi que 20 sous par jour de paye. En ce temps là, le projet de construction du champ d'attérissage d'urgence était confié à monsieur Kennedy tandis que madame Kennedy faisait la cuisine. Elle était une excellente cuisinière. Je me souviens très bien m'y être rendue pour faire des commissions et avoir été servi avec un café et une délicieuse pointe de tarte au citron. Les jeunes hommes de l'aréoport se rendaient très souvent chez les Avery parce qu'à l'époque maman Nellie May était receveuse de Postes.

Je dois aussi raconter qu'un soir de novembre, un jeune homme de l'aréoport perd la vie en voulant rentrer à la maison en toute hâte. Il essaye de doubler le train qui le frappe sur la voie ferrée et le tue du même coup. Toutes les personnes sur la plate-forme attendant l'arrivée du train, sont horrifiées de voir une telle chose se produire sous leurs yeux. Ce triste événement affligea toute la communauté ».

Notes


1. Sidney G. Avery, Reflections : Muskoka and Lake of Bays of Yesterday, Herald- Gazette Press, Bracebridge, 1974, p.13
2. Selon Norm Avery, l'historien de la famille. Entrevue réalisée avec Graham Avery, Dorset, Ontario, juillet 2006. Les informations subséquentes ont été obtenues à partir d'entrevues réalisées avec les membres de la famille Avery.
3. Index du recensement canadien de 1901, www.automatedgenealogy.com
4. Index du recensement canadien de 1910.
5. James, le frère de Nehemiah, ainsi que ses fils Jack, Joe et Orrington menèrent plusieurs expéditions de chasse et pêche en province. En 1905, John Craig Eaton (1876-1922) séjourne à la résidence de James Avery à Dorset. Tous deux pêchent au lac Clair. Plus tard, le fils Orrington guidera, entre autres, Frank Jerome Tone père, président de la compagnie Carborundum, l'artiste américain Cooper Lansing et C.B. Loundes, président de la « 20th Century Tailoring Company ».
6. Dr. J, Wycliffe Marshall, 'A Successful Sporting Trip in the North : Fishing on Manitoulin Island and Hunting on the Mainland', Rod and Gun and Motor Sports in Canada, Vol. X, No. 5, October 1908, p.408.
7. Sheila Ann Priebe-Jacques, Smooth Rock Falls 1916-2004, WFL Communications, 2004, pp. 100, 108.
8. Archives de la compagnie Spuce Falls Power & Paper, Work History Record of George Jefferson Avery.
9. The Cochrane Northland Post, 1916.
10. Sauf avis contraire, les citations sont tirées du manuscript de Violet Crocker intitulé Those Wonderful Years at the Avery Farm in Tudhope Ontario, 1921-1945, 1993. Les renseignements ultérieurs furent obtenus à travers des entrevues réalisées auprès des différents members de la famille Avery.
11. Entrevue réalisée avec Glen McNay, Smooth Rock Falls, Ontario, février 2005.
12. Ce sont : George et Gertrude Boyle et leurs enfants Beverly, Bernice, George Jr., Gertrude Jr., Keith, Lois, Nowan, Shirley et Winston. Joe Clément, son épouse et sa fille Sarah. Bill Constance, son épouse et ses cinq filles. Bill Cooey, son épouse et leurs filles Gladys, Helen, Myrtle et Rita. Arthur Dazé, son épouse et leur fils Edgar. La veuve Dupuis et son fils Léo. Kusti et Ida Isaccson et leur fils Oswald. Charlie et Karen Johanson et les enfants Bill, Ellen, Eric, Margaret et Tommy. John Lind, son épouse et leurs filles Isla et Aune. Charlie et Emma Lahtinen et les enfants Jennie, Oliver et Toivu. Le couple Mc Pike et leur filleMargaret. Charlie Ringway, son épouse et les filles Mary et Martha. Les parents St-Pierre, leur fille Sophie et les garçons François et Paul. Charlie Schell, son épouse et leurs trois garçons. Leo Shea, son épouse et les enfants Anna May, Gladys, Jenny, Mike et Pete. Le couple Barney et Isla Carmody. Le veuf Andy Piggot.
13. The Cochrane Northland Post, 1916.
14. Historica, L'Encyclopédie canadienne.

 
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