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La famille Avery Par: Michel
D'Amours
Remerciements
Mon travail fut rendu possible
grâce à la contribution de la famille Avery. Je
remercie tout particulièrement Glen McNay, Elaine
McNay-Shier, Graham et Norm Avery de s'être prêtés
à des entrevues et pour m'avoir permis d'utiliser
leurs photos anciennes.
Je suis aussi très redevable envers
Violet Reeves-Crocker de m'avoir laissé
utiliser son manuscrit intitulé: Those
Wonderful Years at the Avery Farm in
Tudhope Ontario, 1921-1945,
1993, manuscrit non publié.
Je suis également
reconnaisssant envers Sheila Ann Priebe-Jacques,
auteure de Smooth Rock Falls
1916-2004, pour son soutien
pratique.
Je désire exprimer ma gratitude
envers la compagnie Spruce Falls de Kapuskasing
pour sa collaboration à mon travail. Je souhaite
nommément remercier Wendy Guillemette, agente au
programme des avantages et des pensions, pour
avoir mis la main sur un document d'archives
pertinent à ma recherche.
Deux historiens de renom ont inspiré
ce travail. Ce sont David Gagan, auteur
de Hopeful Travellers. Families,
Land, and Social Change in Mid-Victorian
Peel County, Canada West
et Michael B. Katz auteur de The
People of Hamilton, Canada West. Family
and Class in a Mid-Nineteenth-Century
City.
Les premières années : une
famille nomadique
Nehemiah Avery avait huit ans
lorsque ses parents Jefferson et Jane Brentnell,
de même que cinq autres enfants (sept autres
frères et sœurs vinrent s'ajouter au ménage par la
suite), déménagèrent leurs maigres possessions du
canton Brock, dans le comté de Haliburton, à leur
nouvelle propriété familiale dans la région de
Muskoka. La famille Avery s'est rendue au Lac des
Baies, vraisemblablement en empruntant le chemin
Bobcaygeon en 1871 (1).
Jefferson Avery, le fils d'une famille
irlandaise des Loyalistes de l'Empire-Uni
de la Pennsylvanie, acheta une importante
étendue de terrain adjacent au lac Menominee .
Cependant, Jefferson était « un nomade
qui quitta la région pour l'Orégon quelque
temps par la suite, avec sa femme Jane,
leurs filles Caroline et Theresa et
leur fils John » (2), ayant vendu la
ferme à son fils baptiste Nehemiah qui
avait épousé une fille de la région,
une demoiselle allemande du nom de Nellie May
Groff en 1889 . Dès 1901, le ménage
comptait sept enfants
, ainsi que la belle-mère Margaret Terryberry
et un charpentier anglican irlandais
de 70 ans, Francis Godkins, qui prenait
pension chez eux (3).
Dans cette
époque de colonisation, le jeune Nehemiah Avery
vivotait de l'agriculture, la pêche, la chasse et
le trappage. Il apprit - de sa propre initiative -
à lire, à écrire et à maîtriser les métiers de
charpentier et de mécanicien d'entretien. Ces deux
métiers semblaient les plus prometteurs car ils
ont dicté un déménagement surprenant au village
forestier de Spragge sur la côte nord du lac Huron
où Nehemiah Avery a travaillé dans une scierie
comme charpentier. Son salaire total pour l'année
1901 se chiffrait à 600,00 $ pour une période de
52 semaines à raison de 60 heures par semaine. Son
fils George travaillait à la même scierie comme
manœuvre et gagnait 250,00 $ pour trente semaines
de travail. Roy y travailla également pendant
trente semaines et gagna 175,00 $ cette année là
(4).
Nehemiah Avery apporta avec lui une
tradition de famille : des expéditions
où il agissait comme guide (5). Le Dr
J. Wycliffe Marshall d'Owen Sound est
un chasseur qui, lors d'une expédition
sur la côte nord du lac Supérieur en
1907 , a immortalisé
la chasse au gros gibier avec Nehemiah
Avery par ses photographies et ses écrits.
Ce qui attira le regard de Marshall
alors qu'il entra dans la résidence
Avery révélait ce mode de vie. Sa maison,
écrivait Marshall, était « en bon ordre
et sur les murs pendaient des fusils
à profusion ainsi que des ornements
en corne de cerf de toutes sortes (6)
».
La vie dans les
régions inexploitées du Nord de l'Ontario : les
années Tudhope
Tel le
chemin de fer du Canadien Pacifique, qui a rendu
accessibles les ressources de la côte nord du Lac
Supérieur, la construction des voies ferrées du
Temiskaming and Northern Ontario Railway (1902) et
du Chemin de fer National Transcontinental (1906)
ont permis cette fois le développement du
potentiel de la partie Nord-Est du Nouvel Ontario.
Par conséquent, l'industrie minière a pris de
l'essor à Cobalt, Kirkland Lake et Porcupine. Ces
camps miniers ont révélé de riches gisements
d'argent et d'or, tandis que la région de New
Liskeard/Earlton s'est avérée une bonne source de
terres fertiles. Des installations de l'industrie
de la pâte du bois à Kapuskasing (1920) et à
Smooth Rock Falls (1916) ainsi que les « villages
forestiers » de Tudhope et Jacksonboro ont attiré
bûcherons et fermiers.
En relation à ce dernier cas, les associés
Willis K. Jackson (Buffalo), William
A. Rushworth (Toronto) et Ernest S.
Wigle (Windsor) ont financé la construction
d'une scierie en 1912. Nehemiah Avery
a saisi l'occasion et est déménagé à
Jacksonboro (1913)
pour y travailler comme mécanicien d'entretien.
Après la vente de la scierie par la
compagnie New Ontario Colonization à
la compagnie Abitibi Fibre en 1927,
et la fermeture subséquente (7), Nehemiah
Avery est allé travailler pour la compagnie
Austin
and Nicholson Lumber
à Dalton Mills, près de Chapleau .
La maison
de campagne
Composition
de la famille
Nehemiah Avery exerçait le métier de
mécanicien d'entretien mais son ménage
reflétait l'agriculture. Quelque temps
après leur arrivée, Nehemiah Avery et
son épouse Nellie May achetaient 150
acres de terrain le long de la rivière
Muskego à Tudhope . (La résidence
était accessible par voie fluviale seulement.
Le premier pont fut
emporté à la fonte des glaces
. Une passerelle fut
donc construite par les Avery eux-mêmes;
vint ensuite l'époque du bac). Avec l'aide
d'une famille pour l'aider à bâtir une
ferme autosuffisante, cette terre devint
bientôt leur demeure. « La maison était
éclairée à l'électricité - même la grange.
Quelque temps avant les années '20,
les Avery investirent en une génératrice
à essence ( communément appelé un Delco)
d'une capacité de 32 volts…lorsque le
Delco commence à prendre de l'âge, ils
investirent en un moteur monté sur une
haute tour. L'habitation possèdait aussi
l'eau courante. Il y avait une salle
à musique avec son plancher en bois
franc, le piano et le phonographe. La
radio était dans la salle de séjour.
Roy occupait une chambre à coucher au
rez-de-chaussée, le reste de la famille
couchait dans l'une des quatre chambres
à l'étage ».
Les trois fils - George, Roy et Wallace
- commencèrent par assurer l'avenir
de la ferme en défrichant le terrain puis en
assumant les tâches habituelles. Parmi
les trois fils, George demeura le moins
longtemps à la maison. Il épousa la
fille d'un voisin (Rita Cooey) en janvier
1919.
Comme emploi, à l'automne de 1920, le
jeune George Avery se rend travailler
à Kapuskasing comme charpentier pour
la compagnie Morrow & Beatty, responsable
de la construction d'une usine
de pâte blanchie au sulfite. Il quitte
cet emploi après quatorze mois, afin
« d'obtenir une maison de compagnie
et un travail permanent ». Il travaille
deux années en qualité de mécanicien
non specialisé pour la compagnie Mattagami
Pulp & Paper de Smooth Rock Falls.
Pour des raisons que l'on ne connaîtra
jamais, Avery ira oeuvrer comme mécanicien
d'entretien au moulin de Jacksonboro.
Malheureusement pour lui, le moulin
ferme ses portes en 1927. En décembre
1928, il entre au service de la Spruce
Falls de Kapuskasing qui vient, en juin
de la même année de compléter la construction
d'une usine de papier journal d'une
capacité de 550 tonnes par jour. De
décembre 1928 à juin 1941, Avery occupera
des emplois de manœuvre. Enfin, le destin
lui sourit. Il est promu huileur-graisseur
d'abord à l'usine d'écorçage puis au
département de pâte mécanique jusqu'à
sa retraite en 1956 (8).
Sauf pendant la guerre 1914-1918, alors
qu'il faisait partie du 48e régiment
Highland , Roy
demeura sur la ferme
jusqu'à ce que ses parents quittent
pour Weston à l'automne 1945. Nous savons
également qu'il a travaillé à la drave
sur la rivière dans les années 1910
alors qu'il conduisait un bateau à vapeur
nommé « The Swan ». Il faisait du trappage
et travaillait comme bûcheron en hiver.
Wallace, également célibataire, demeura
à la maison lui aussi et travaillait
comme garde forestier l'été - dans les
années 1910, 1920 et 1930 - ne quittant
seulement lorsque l'exigeait son emploi
auprès du Département des Terres et
forêts
(aujourd'hui le ministère des Richesses
naturelles). Wallace a servi dans les
forces aériennes
pendant la Deuxième guerre
mondiale, étant affecté à Goose Bay
au Labrador.
Les filles ont bénéficié également de
l'économie familiale. Mary Amanda,
célibataire, renommée comme « boulanger
», demeura avec ses parents. Isla resta à la
maison jusqu'à son mariage à un garçon
de la place (John McNay) en 1933. Le couple
demeura près tout de même, l'autre côté
de la rivière, où Isla entretint des
liens familiaux solides. Les deux aînés,
Glen (1934) et Gail (1935) sont d'ailleurs
nés à la maison. Glen y vécu pendant
les deux premières années de sa vie.
Sa mère Isla donnera naissance à une
nombreuse progéniture, treize enfants
au total . En 1916, les sœurs Hattie
et Olive Avery «
quittèrent pour Toronto où elles occupaient
une position » (9). Margaret épousa
Arthur Barnett et déménagea à Brantford.
Gertrude, de son côté, épousa Stanley
Peacock en 1926 et déménagea à Détroit.
La famille
élargie
Quatre jeunes hommes ont pris pension
chez les Avery au fil des ans. À Spragge,
un collègue de travail de la scierie,
nommé Jesse Reeves, demeura avec la
famille pendant une période de temps
indéterminée. Éventuellement, cet homme
déménagea à Sault Ste. Marie où il s'est
marié et est devenu père de trois filles
: Myrtle Alice (décédée en bas âge),
Pearl et Violet.
En se mariant, Reeves hérita également
de trois beaux-fils. À Tudhope, un autre
employé de la scierie, nommé Bill Arnold,
payait sa chambre et pension en donnant
des leçons de piano à Isla. Les frères
Bob et John McNay pensionneront aussi
chez les Avery.
On peut décrire le ménage de Nehemiah
et Nellie May Avery, à juste titre,
de « nidgîte », un lieu de providence
pour amis et parents dans le besoin
qui cherchent la sécurité. Lorsque Agnes
Reeves est décédée subitement en 1921,
son époux Jesse a confié la garde des
trois garçons à une ménagère puis a
conduit ses filles chez ses « anciens
amis », les Avery. Cette mesure qui
devait être temporaire s'est avérée
permanente lorsque Reeves perdit une
jambe à la scierie de Jacksonboro et
n'était plus en mesure de subvenir aux
besoins des filles. Violet demeura à
la maison jusqu'à son mariage. Elle
épousa Oliver Lahtinen, le fils d'un
ancien voisin, le 1er août 1942, à la
maison des
Avery .
Lorsque Hattie est décédée à cause de
la tuberculose au début des années '30,
son époux Alex, atteint
de cette même maladie contagieuse, trouva
refuge à la ferme. Deux ans plus tard,
Alex subit le même sort que son épouse.
Les garçons demeurèrent
aux soins de leurs grands-parents jusqu'au
moment de s'enrôler dans l'Armée. À
la naissance de Jean en 1926, « grand-mère
a gardé Hope [l'autre petite-fille]
pendant un bon bout de temps
» (10). Une nièce, Mary
(Mamy) Marshall
(1894-1929) monte aussi dans le nord
chez les Avery à l'été 1928 pour des
raisons de santé. Elle meurt à Toronto
le 12 avril 1929. Enfin, Helen et Phyllis
Avery, les filles
de George, emménagèrent à la ferme après
la dissolution du mariage de leurs parents.
La
propriété familiale
La famille élargie s'adonnait bien sur
cette propriété de subsistance où, à
toutes fins pratiques, les membres de
la famille prenaient la place de la
main-d'œuvre salariée et mécanisée.
Cette grande famille de colons avait
davantage d'importance vu que « grand-papa
Avery favorisait le travail manuel car il
n'aimait pas vraiment les méthodes mécanisées
[ quoiqu'il utilisait le tracteur pour
traîner la charrue et la herse à disques]
». La coupe du foin et du grain se faisait
à la faux. Un voisin apportait une batteuse
pour le grain, un rôle que George Boyle
a joué un certain temps. « Puis, lorsque
le foin avait séché un peu, [nous] les
enfants allions au champ avec les grands
râteaux en bois de fabrication artisanale
afin de le râteler en tas pour l'empiler ».
Le lait produit comme résultat de la
récolte de foin alimentait la famille
et quelques porcs. Puis, grâce
à une écrémeuse et une baratte, le lait
était transformé en crème et en beurre,
sur place. D'ailleurs, la production
de lait frais jouait un rôle important
sur la ferme à cause du puits artésien.
Le beurre et les œufs de surplus étaient
les seuls produits agricoles vendus
par Roy qui faisait le parcours de six
milles aller-retour à Smooth Rock Falls.
Mis à part le jardinage (Le père --
Nehemiah -- disposa un parterre de fleurs; mais,
c'est la mère -- Nellie May -- qui planta
et accomplit le gros de l'entretien)
et la cueillette des petits fruits sauvages,
des tâches qui incombaient définitivement
aux filles, l'exploitation du 'garde-manger
de mère nature' - une expression de
Violet Crocker - demeurait toujours
présent à l'esprit de tous. Violet Crocker
écrit : « La saison de la pêche contribuait
beaucoup à mettre de la nourriture sur
la table. Ma sœur Pearl dit qu'elle
se souvient de grand-maman Avery qui
lui disait un après-midi, -- 'Viens
avec moi, Pearl, tu peux ramer la chaloupe
pour moi et nous verrons si nous pouvons
attraper du poisson pour souper' - et
nous avons mangé du poisson ce soir-là.
Je peux me rappeler d'avoir mangé du
poisson trois fois dans la même journée
à l'occasion et je ne me suis jamais
lassé d'en manger. Pendant les années
'30, lors de la Grande Crise, lorsque
l'argent se faisait rare, une bonne
partie de notre nourriture provenait
du 'garde-manger de mère nature' : les
poissons de la rivière, les lièvres
et les perdrix de la forêt. Je me souviens
aussi que les hommes, Gertrude
et plus tard Isla, allaient
chasser le lièvre et la perdrix ». Lorsque
le petit-fils Glen McNay fêta ses sept
ans, on lui remit un fusil et une balle,
en s'attendant qu'il rapporte quelque
petit gibier.
Plaisirs de la vie
Le ménage Avery s'est avéré un
oasis de stabilité parmi les moments turbulents de
la vie - la fermeture de la scierie de Jacksonboro
et les années de la Grande Crise - et le décès
d'êtres chers. Sans doute, on peut attribuer une
telle permanence à Tudhope à l'ingéniosité et à la
débrouillardise des deux parents ainsi qu'à la vie
familiale florissante créée autour d'eux.
Comme le note Violet Crocker, le phénomène
de la vie chez les Avery radiait même
dans le voisinage rural immédiat : «
Quand les choses allaient bon train
dans la petite ville de Jacksonboro,
bon nombre de gens de la ville venaient
visiter la ferme. Dès les années 1910,
des amis visitaient à partir de Smooth
Rock Falls. Le moyen de transport préféré
était le train quoique certaines personnes,
telles les sœurs Valiquette, Edna et
Ethel, firent le trajet en patin sur
les rivières Mattagami
et Muskego à l'occasion - deux rivières
qui façonnèrent, à leurs manières, la
vie autour d'elles. Les filles étaient
plutôt épuisées lorsqu'elles arrivèrent
car la distance était plus grande qu'on
s'en rendait compte, en général, mais
après avoir dégusté de la nourriture
et du thé chaud pendant leur visite,
elles étaient prêtes à retourner chez
elles par la même voie ».
Pendant plus de 54 ans, Nehemiah et
Nellie May Avery comptaient au moins
deux enfants à la maison et, pendant
21 ans, au moins un de leurs petits-enfants
demeurait avec eux. Quoique les temps
pouvaient s'avérer difficiles parfois,
la vie à la ferme Avery offrait quand
même plusieurs agréments. Violet Crocker
témoigne de cet état de choses lorsqu'elle
décrit une soirée-type à la ferme :
« Isla nous lisait un conte en soirée
[nous = les enfants].
Elle était une excellente lectrice et
possédait une bonne voix et même les
adultes aimaient l'écouter pendant les
divertissements de la soirée. Le cribbage
était un autre divertissement - Roy
et grand-père manquaient rarement leurs
trois parties en soirée. Puis, au fur
et à mesure, les plus jeunes commençaient
à apprendre le jeu et jouissaient de
la compétition également. À d'autres
occasions, Alex Cavanaugh, un homme
qui a vécu à la ferme pendant deux années,
jouait du violon et Isla jouait du piano.
Je me rappelle d'un très beau morceau
de musique qu'ils jouaient ensemble
qui s'appelait Danny Boy ».
La famille
possédait également un appareil radio à piles. Les
seules émissions qu'on nous permettait d'écouter
étaient le match de hockey du samedi soir commenté
par Foster Hewitt - on fermait la radio entre les
périodes - les nouvelles et un feuilleton
l'après-midi. Les voisins nous rendaient visite et
« croyaient la radio une chose surnaturelle (11)
».
On fêtait Noël en grande chez les
Avery. Violet se souvient « un Noël en particulier
alors que trente-deux personnes ont passé la nuit
à la ferme - de nombreux Avery, les six enfants
additionnels, les McLearn (les enfants d'Olive) et
les Rudderhonse (des villageois de Jacksonboro) -
c'était comme un hôtel. [Et en plus de ça] George
- le fils aîné - était surnommé Père Noël et nous
pouvons nous rappeler devoir attendre l'arrivée de
Père Noël par le train qui arrivait de Kapuskasing
[où il travaillait]. De la fenêtre dans le passage
du deuxième étage, nous pouvions voir le train
arriver à la gare et nous tous [les enfants]
guettions avec impatience pour voir si le train
s'arrêtait, car cela signifiait que Père Noël
était en route. Parfois, il était onze heures
avant que George arrive à la ferme (qui était à un
mille de distance de la gare) mais nous attendions
tous, patiemment ou impatiemment ».
Au
temps de Noël, 'l'ours familial' est aussi sorti
de son hibernement (l'hiver venu, on lui faisait
une place dans la grange) et amené à la maison,
tradition qui durera quatre ans. C'est quelque
temps durant la Crise qu'un membre de la famille
Avery découvre un ourson laissé à lui-même et
l'amène à la maison où il élit domicile. Le pauvre
animal sera tragiquement battu à mort par des
pêcheurs nerveux. Ceux-ci le croyant sauvage, le
tue à coup de rames quand il essaye, fidèle à son
habitude, d'embarquer à bord du canot.
«
La vie à la campagne était remplie de faits
divers. J'aimerais en citer deux exemples. Un
premier remonte au temps où Pearl allait à l'école
publique ».
« Un dimanche d'hiver, Pearl
Reeves et Phyllis Avery marchent en direction de
la ferme depuis Jacksonboro pour y passer la
journée. Pearl habitait chez George et Rita Avery
comme pensionnaire. Après le repas du soir Pearl
et Phyllis retournent à pieds à la maison, tout en
parlant et marchant en traversant le pont, quand
tout à coup, Pearl subitement disparaît après être
tombée dans le vide à cause d'un madrier manquant.
Phyllis commence à regarder tout autour en
l'appelant. Comme il fait noir elle ne peut rien
voir. C'est une Pearl abasourdie qui se retrouve
sous le pont dans un amoncellement de neige sans
aucun mal. Les deux copines continuent leur route
tout en riant de ce qui venait de se produire ».
« [Une autre fois], lorsqu'ils étaient
encore jeunes, les frères Bob et Jack [Cavanaugh]
reçoivent de l'argent de leur tante Kate pour
l'achat de deux bicyclettes. Bob aime se promener
partout avec sa bicyclette. Toutefois, sa
grand-mère lui avait interdit de conduire la
bicyclette sur la passerelle munie d'un garde-fou
sur un côté seulement. Un jour qu'elle l'envoye
faire des courses de l'autre côté de la rivière,
Bob décide de passer outre à l'interdiction de
grand-mère et il utilise sa bicyclette sur la
passerelle. C'est rendu à mi-chemin que la chose
tourne mal et qu'il se retrouve au fond de la
rivière, très chanceux de ne pas être resté coincé
sous sa bicyclette et de s'en sortir sain et sauf
».
« [Aussi, une autre fois], Bob et Jack
Cavanaugh ainsi que Wes Mclearn grimpent
dans un arbre, dépouillent un nid de
son oisillon et l'apprivoisent. La corneille
est surnommée 'Jake'».
La mobilité dans la
colonie
« Malheureusement, la communauté [de
Tudhope] manquait
d'esprit social - ou peut-être manquait-elle
seulement un bon chef pour organiser
des activités car il y avait très peu
de contacts sociaux planifiés dans la
région. Les ravages de la Grande Crise
qui était suivie de près de la Deuxième
Guerre mondiale ont fait en sorte que
les jeunes gens étaient partis trouver
des pâturages plus verdoyants ailleurs
».
Aucun voisin
n'était si bien connu que les Avery. Les voisins
étaient de pauvres propriétaires fonciers,
d'autres locataires, et certains d'entre eux
vivaient dans la misère dans des cabanes. Parmi
les 17 chefs de ménage dont Violet Crocker avait
enregistré les noms, deux seulement n'avaient pas
d'enfants (Barney Carmody et Andy Piggot) (12).
Quelques-uns tels George et Gertrude Boyle (une
famille de huit) et Bill Cooey (une famille de
six) ont étiré leur séjour. En relation à ces deux
dernières familles, Violet Crocker termine son
récit néanmoins en déplorant la situation : « dans
chacune de ces deux [dernières] maisons de ferme,
on a abandonné une belle vieille orgue qui
pourrissait avec le bâtiment ».
La
fermeture de la scierie de Jacksonboro en 1927 et
la Crise de 1929 avaient créé un niveau fort élevé
d'instabilité et de caractère transitoire dans la
région, ce qui mettait tout le monde à l'épreuve
et qui affectait la vie sociale à Tudhope. Une
famille surmonta ces difficultés économiques grâce
aux liens de parenté. Seul le temps a eu raison du
meilleur patriarche - Nehemiah déménagea à Weston
en 1945, à l'âge plutôt mûr de 82 ans.
Les décès sur la
frontière
Tel que nous l'avons décrit auparavant,
il y avait des maladies propres à la
vie en milieu isolé : le choléra, la
diphtérie, la tuberculose et la fière
typhoïde comme exemples. Quoique Violet
Crocker n'en parle pas, sauf allusion
faite à deux cas mémorables, les registres
des paroisses St-Agnès de Fauquier,
Nativité de Moonbeam et Ste-Gertrude
de Smooth Rock Falls notent un grand
nombre de mortalités infantiles, une
situation qui, comme nous le savons
tous, est reliée à un milieu pionnier
insalubre. En 1929, rapporte Crocker,
Hattie Cavanaugh, née Avery, est décédée
de la tuberculose. Après sa mort, son
époux Alex, atteint de tuberculose également,
a déménagé chez les Avery mais a succombé
à cette même maladie deux ans plus tard.
« Il habitera dans une cabane jusqu'à
sa mort. Celle-ci sera fumigée, pour
ensuite servir de bureau de poste entre
1930 et 1943 ».
Les décès liés aux grossesses étaient
communs également dans les régions éloignées où il
n'y avait pas de médecins. Un cas digne de mention
fut celui de Pearl Glover, née Avery, qui est
décédée à l'âge de 20 ans à la maison familiale,
le 22 mai 1916, après avoir donné naissance à son
premier enfant (13).
Le décès causé par
l'appendicite est un exemple classique de
mortalité apte à se produire en tout milieu isolé,
où l'aide médicale est rare. Violet Crocker en
parle comme suit : « Il me semble étrange qu'il y
avait, à l'époque, un si grand nombre de cas
d'appendicite. » Elle continue en relatant
quelques cas : « Ma sœur Pearl a subi une sérieuse
intervention chirurgicale pour l'appendicite.
[Puis] Carl McLearn [un beau-fils des Avery] a
failli perdre sa vie à cause de l'appendicite.
Taffy Bastock, un Gallois qui travaillait à la
scierie [en est décédé]. » Néanmoins, le cas le
plus triste est celui de Jennie Lahtinen qui est
décédée à Tudhope le 4 août 1934. « Quand Jennie
allait à l'école, elle était une excellente
artiste et plusieurs de ses croquis et peintures
ornaient les murs de l'école. À l'âge de 17 ans,
Jennie a été atteinte d'une appendicite et, comme
la famille ne s'est pas rendu compte de la gravité
de la situation, elle n'a pas eu les soins d'un
médecin assez rapidement et elle est morte. La
famille était tellement bouleversée qu'elle est
déménagée [écrit Crocker] ». La franche vérité,
c'est que « ces gens-là ne croyaient pas au
docteur », me raconta un autre membre de la
famille Avery.
La mort déchirait les
familles en peu de temps dans les milieux
frontaliers et, souvent, les membres qui
survivaient disparaissaient peu de temps après. Le
cas de la famille St-Pierre est un exemple des
plus éloquents. Dans ses mémoires, Violet Crocker
note : « De l'autre côté de la rivière demeurait
une famille nommée St-Pierre. Il y avait M. et Mme
St-Pierre, les fils François et Paul et leur sœur
Sophie. Quand M. et Mme St-Pierre ainsi que Sophie
sont décédés, à différents temps, François vint à
la ferme et demanda à grand-père Avery de leur
fabriquer un cercueil, ce qu'il fit - du très beau
travail - comprenant toutes les garnitures
extérieures et un beau revêtement intérieur. Je me
souviens que le cercueil reposait dans le salon,
chaque fois, jusqu'à ce que François vienne le
chercher. Paul quitta la région pour Québec et
François est déménagé dans une petite maison au
bord de la grand-route, près du bout du chemin de
Jacksonboro ».
Durant les années de
dépression (1929-1939), les villes et les régions
verront une foule d'hommes errer de place en place
à la recherche d'un travail qui n'existe pas. Pour
certains, cette vie de désespoir tourne au
tragique comme le raconte notre interlocutrice
préférée. « Quelques temps au début des années
trente, à l'hiver, après une forte chute de neige,
John McNay et Wally Avery marchaient sur la voie
ferrée; la charrue venait tout juste de passer.
Comme ils marchaient et causaient, ils entendirent
des gémissements venant d'un côté de la voie
ferrée. Ils descendent et découvrent un homme
enseveli sous la neige. Il avait été frappé par
une aile de la charrue et projeté dans cette
fâcheuse position. Le train de voyageurs allant en
direction de Cochrane était attendu d'une minute à
l'autre; lorsqu'il fut en vue, l'un d'eux signala
au train de s'immobiliser; ils montent le blessé à
bord et les deux continuent leur route à pieds
jusqu'à Jacksonboro.
Une semaine plus
tard, ils décident de se rendre à l'hôpital de
Cochrane afin de s'enquérir de l'état de santé de
l'accidenté. Arrivés à l'hôpital, ils s'attendent
d'y rencontrer une personne reconnaissante d'avoir
la vie sauve. Quelle ne fut pas leur surprise en
entrant dans la chambre, d'être accueilli par un
homme outragé qu'on lui ait sauvé la vie - il
voulait mourir là ».
En réponse au nombre
grandissant d'hommes errant de place en place, le
gouvernement fédéral établit les Camps de secours
pour chômeurs qui allaient opérer entre octobre
1932 et juin 1936. Ces camps logent « les hommes
canadiens célibataires, chômeurs et sans abri »
(14). L'un de ces camps est situé à Tudhope. Voici
ce que Violet Crocker a écrit au sujet de l'un de
ses pensionnaires : « Toujours dans la région de
Tudhope, le gouvernement fédéral mis de l'avant un
projet de construction d'un aréoport dont le but
premier était la création d'emplois. On accordait
à chaque bénéficiaire une allocation
vestimentaire, des repas et un couché gratuit
ainsi que 20 sous par jour de paye. En ce temps
là, le projet de construction du champ
d'attérissage d'urgence était confié à monsieur
Kennedy tandis que madame Kennedy faisait la
cuisine. Elle était une excellente cuisinière. Je
me souviens très bien m'y être rendue pour faire
des commissions et avoir été servi avec un café et
une délicieuse pointe de tarte au citron. Les
jeunes hommes de l'aréoport se rendaient très
souvent chez les Avery parce qu'à l'époque maman
Nellie May était receveuse de Postes.
Je
dois aussi raconter qu'un soir de novembre, un
jeune homme de l'aréoport perd la vie en voulant
rentrer à la maison en toute hâte. Il essaye de
doubler le train qui le frappe sur la voie ferrée
et le tue du même coup. Toutes les personnes sur
la plate-forme attendant l'arrivée du train, sont
horrifiées de voir une telle chose se produire
sous leurs yeux. Ce triste événement affligea
toute la communauté ».
Notes
1. Sidney G. Avery, Reflections :
Muskoka and Lake of Bays of Yesterday, Herald-
Gazette Press, Bracebridge, 1974, p.13 2.
Selon Norm Avery, l'historien de la famille.
Entrevue réalisée avec Graham Avery, Dorset,
Ontario, juillet 2006. Les informations
subséquentes ont été obtenues à partir d'entrevues
réalisées avec les membres de la famille Avery.
3. Index du recensement canadien de 1901,
www.automatedgenealogy.com 4. Index du
recensement canadien de 1910. 5. James, le
frère de Nehemiah, ainsi que ses fils Jack, Joe et
Orrington menèrent plusieurs expéditions de chasse
et pêche en province. En 1905, John Craig Eaton
(1876-1922) séjourne à la résidence de James Avery
à Dorset. Tous deux pêchent au lac Clair. Plus
tard, le fils Orrington guidera, entre autres,
Frank Jerome Tone père, président de la compagnie
Carborundum, l'artiste américain Cooper Lansing et
C.B. Loundes, président de la « 20th Century
Tailoring Company ». 6. Dr. J, Wycliffe
Marshall, 'A Successful Sporting Trip in the North
: Fishing on Manitoulin Island and Hunting on the
Mainland', Rod and Gun and Motor Sports in Canada,
Vol. X, No. 5, October 1908, p.408. 7. Sheila
Ann Priebe-Jacques, Smooth Rock Falls 1916-2004,
WFL Communications, 2004, pp. 100, 108. 8.
Archives de la compagnie Spuce Falls Power &
Paper, Work History Record of George Jefferson
Avery. 9. The Cochrane Northland Post, 1916.
10. Sauf avis contraire, les citations sont
tirées du manuscript de Violet Crocker intitulé
Those Wonderful Years at the Avery Farm in Tudhope
Ontario, 1921-1945, 1993. Les renseignements
ultérieurs furent obtenus à travers des entrevues
réalisées auprès des différents members de la
famille Avery. 11. Entrevue réalisée avec Glen
McNay, Smooth Rock Falls, Ontario, février 2005.
12. Ce sont : George et Gertrude Boyle et
leurs enfants Beverly, Bernice, George Jr.,
Gertrude Jr., Keith, Lois, Nowan, Shirley et
Winston. Joe Clément, son épouse et sa fille
Sarah. Bill Constance, son épouse et ses cinq
filles. Bill Cooey, son épouse et leurs filles
Gladys, Helen, Myrtle et Rita. Arthur Dazé, son
épouse et leur fils Edgar. La veuve Dupuis et son
fils Léo. Kusti et Ida Isaccson et leur fils
Oswald. Charlie et Karen Johanson et les enfants
Bill, Ellen, Eric, Margaret et Tommy. John Lind,
son épouse et leurs filles Isla et Aune. Charlie
et Emma Lahtinen et les enfants Jennie, Oliver et
Toivu. Le couple Mc Pike et leur filleMargaret.
Charlie Ringway, son épouse et les filles Mary et
Martha. Les parents St-Pierre, leur fille Sophie
et les garçons François et Paul. Charlie Schell,
son épouse et leurs trois garçons. Leo Shea, son
épouse et les enfants Anna May, Gladys, Jenny,
Mike et Pete. Le couple Barney et Isla Carmody. Le
veuf Andy Piggot. 13. The Cochrane Northland
Post, 1916. 14. Historica, L'Encyclopédie
canadienne.
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